« Produire un doc c’est parfois digne d’un thriller », Alexandre Rougier (Check Productions)
Dans la série documentaire d'INfluencia, après un premier opus avec Anne Georget, présidente du Fipadoc, Alexandre Rougier fondateur de Check Productions nous livre son expérience de producteur. Son documentaire "Les maîtres du monde" est devenu en quelques semaines le doc le plus visionné en replay sur LCP (1,4 million de vues) et Youtube…
INfluencia : Check Productions, une maison dédiée au documentaire, c’est un choix audacieux pour de jeunes acteurs tels que vous…
Alexandre Rougier : Lorsque nous avons monté notre structure il y a dix ans avec mon frère, Yann-Antony Noghès, nous étions plutôt partis pour produire des émissions de flux. J’ai réfléchi avec lui à des projets du type « Qui veut être mon associé », qui s’adosserait à des plateformes de crowdfunding auxquelles le grand public aurait pu participer en fonction des concepts pitchés, nous sommes allés assez loin dans les discussions avec des chaînes et avec des annonceurs. Finalement le projet ne s’est pas fait. Cela ne nous a pas empêché de poursuivre l’aventure. Créer des concepts, des émissions de télé nous plaisait bien. Et puis nous avons eu l’opportunité de produire des documentaires. Finalement, c’est aujourd’hui notre activité principale. Nous travaillons avec HBO, Canal+, France Télévisions, la RTBF, Channel 4 pour ne citer qu’eux.
IN. : Comment vous partagez-vous les rôles votre frère et vous au sein de Check?
A.R. : Il est journaliste dans l’âme et a un regard aiguisé sur l’éditorial, moi j’ai travaillé au départ dans un grand groupe de e-commerce qui m’a donné envie d’entreprendre. J’essaie de développer, diversifier notre activité. Nous restons deux artisans à la recherche d’histoires passionnantes.
IN. : Un certain documentaire consacré au Prince Rainier… intitulé “Rainier III par lui-même”, a connu un destin inattendu…
A.R. : En fait, c’est souvent comme cela la production de documentaires, vous travaillez sur un sujet qui vous intéresse et que vous avez l’occasion d’approcher, vous vous mettez en tête de fouiller, de fil en aiguille, vous vous prenez au jeu et puis soudain l’actualité, l’opportunité se présente. Yann-Antony savait depuis longtemps que le palais princier conservait les archives de la vie du prince Rainier, dont la plupart avaient été filmées par la Princesse Grace puisqu’elle avait toujours une caméra avec elle. À l’occasion du centenaire de sa naissance, en 2022, un comité présidé par la princesse Stéphanie nous a approchés pour sonder notre intérêt. Nous avons bondi sur cette formidable opportunité de raconter la vie de ce prince entrepreneur. Au final, le 52 minutes a été diffusé sur HBO, sur MyCanal, etc.
IN. : Qu’a-t-il de particulier dans la forme ?
A.R. : La rareté de ce doc était le choix de la narration. C’est Rainier lui-même qui témoigne à travers les entretiens audio qu’il a donnés au cours de sa vie. En contrepoint, Fanny Ardant (qui a grandi au Palais princier) officiait côté voix off. C’est un film fait entièrement d’archives, sans témoignages récents qui auraient été anachroniques. Ce sont les confessions d’un homme. Le prince y raconte par exemple qu’il a souffert d’une enfance solitaire (envoyé au pensionnat en Angleterre, il y a subi des châtiments corporels, selon les méthodes de l’éducation anglaise de l’époque). L’arc narratif du film, c’est sa quête inlassable : que son pays soit pris au sérieux et respecté. Ça nous a paru universel comme thème. À la tête du plus petit pays du monde, il a tenu tête à de Gaulle, au milliardaire grec Onassis qui ont tenté de mettre la main sur Monaco dans les années 1960.
IN. : Qu’est-ce qui fait l’attrait du documentaire aujourd’hui ?
A.R. : Chaque documentaire est unique. Une histoire, un accès unique, un style qui correspond à l’auteur. C’est le seul endroit où il y a cette liberté. Raconter une histoire dans la vraie vie, c’est à la fois fabriqué et très authentique. On voit que ça parle au grand public. Inoxtag qui raconte son ascension de l’Everest, c’est fabriqué mais sincère et ça plaît, ça suscite de la conversation. Dans un autre registre, accéder aux négociations entre les GAFAM et le pouvoir européen, cela a permis de dévoiler les coulisses de l’écriture d’une loi. C’est très abstrait sur le papier et à travers le film, on comprend mieux le job d’un politique, les enjeux auxquels il fait face dans le monde actuel – c’est parfois digne d’un thriller – qu’on aime ses protagonistes ou pas d’ailleurs. Ça a donné lieu à un film avec un point de vue sur le monde actuel.
IN. : Vous parlez des « Maîtres du Monde » qui a connu également un succès inespéré…
A.R. : Typiquement, nous avons produit le documentaire « Les Maîtres du monde » qui a été diffusé sur LCP en mai dernier lors des élections européennes. Nous avons suivi les négociations entre la Commission européenne et les géants du numérique, sur les textes de DMA DSA (NDLR, Le règlement sur les services numériques (DSA)) et le règlement sur les marchés numériques (DMA), qui régulent toute la modération de contenus et le marché.
Nous avons suivi par exemple Thierry Breton (ancien commissaire européen chargé du numérique entre autres), dans le bras de fer qu’il a engagé avec Elon Musk qui a commencé il y a trois ans et qui a abouti à un texte de loi l’année dernière. Toutes les négociations entre les députés, les commissaires européens et les géants du numérique avec les lobbyistes ainsi que toutes les discussions avec les lobbyistes qui tentent de faire valoir les différents intérêts qui ont abouti à la création d’un texte de loi essentiel pour réguler le numérique…
IN. : Comment naît l’idée de faire un documentaire aussi pointu et ambitieux ?
A.R. : Le numérique est un sujet qui nous concerne tous, et la plupart des gens ne savent pas comment se déroulent les discussions en coulisses pour l’encadrer. Cela nous paraissait intéressant de raconter la fabrication d’un texte de loi de l’intérieur. Nous avions par le passé fait des docs sur les questions européennes, cela a facilité la confiance que nous ont accordée des personnalités comme Magrethe Vestager, Andreas Schwab (député européen)…
IN. : Encore une prise de risque réussie, donc…
A.R. : Oui, Les géants du numérique nous ont bien occupés pendant trois ans, puis le doc est sorti en mai dernier. Aucun diffuseur n’osait y aller justement parce que c’était une thématique aride, c’était l’Union européenne, donc par conséquent pas très vendeur… Disons que c’est même un thème un peu repoussoir pour les diffuseurs… En revanche, la RTBFen Belgique nous a fait confiance. Nous voilà donc avec un doc entièrement autofinancé, et un diffuseur, la RTBF… C’est à l’approche des élections européennes que LCP a senti que ce travail de décryptage de la fabrication d’un texte de loi pouvait avoir une résonance avec son public. Il y avait eu plusieurs films sur les problèmes posés par les GAFAM, il y avait un besoin de montrer des solutions.
La direction l’a donc pris, et contre toute attente (de notre part en tout cas), en quatre mois Les géants du numérique, est devenu le doc le plus visionné sur la plateforme de replay de LCP avec 1,4 million de vues en seulement trois mois… Un pari réussi pour LCP et pour nous une grande fierté.
IN. : Oui, mais en même temps le cœur de cible de LCP s’intéresse à ces questions…
A.R. : Oui, la direction des documentaires de LCP connaît bien son cœur de cible et est une marque identifiée dans le doc politique. Ils avaient déjà eu l’occasion de co-produire cinq documentaires avec Check donc Barbara Hurel et Bertrand Delais (directeur de LCP à l’époque) savaient où ils allaient. Ce qui est intéressant, c’est de réussir à élargir l’audience de LCP grâce au réflexe plateforme et cette diffusion sur Youtube…
IN. : Concrètement, ce succès inattendu apporte quoi à Check ?
A.R. : Rien d’autre que la satisfaction d’avoir permis à des gens de comprendre la fabrique de la loi européenne qui est souvent moquée. Ça montre aussi que les formats longs comme les documentaires qu’on trouve par exemple sur ARTE, LCP ou France TV sont utiles pour rentrer dans le fond des sujets et s’informer ; c’est complémentaire aux formats courts de TikTok ou Insta qui suscitent la curiosité. C’est la preuve qu’il y a une audience pour ce type de films parfois perçus comme trop « techniques » par les diffuseurs classiques.
IN. : Pourrait-on dire que la production documentaire est risquée ?
A.R. : Clairement une maison de production vit grâce à ces coups de pouce inattendus, à ces surprises. Nos partenaires voient que nos prises de risque paient, il y a une confiance qui s’instaure, il y a une crédibilité qui se confirme au fil du temps et qui nous permet de produire des projets plus ambitieux encore. La conscience de faire des programmes légitimes. C’est aussi ce qui nous permet de tenir depuis dix ans et de continuer à travailler sur d’autres films avec des accès assez exceptionnels.
IN. : Avez-vous pu parler aux responsables des GAFAM pour ce documentaire ?
A.R. : Non, ils ont refusé toute demande d’interview mais ils sont très présents dans le film. Certains députés comme Andreas Schwab ont conditionné leurs échanges avec les lobbyistes et les GAFAMà la présence de nos caméras. On les voit négocier en direct avec Apple, Meta, Google… On pourrait imaginer demain faire un projet où les GAFAM, après avoir vu le documentaire, auraient envie de s’exprimer à leur tour dans la mesure où le travail fourni est journalistique et ne prend pas parti pour l’un ou l’autre, au contraire, il essaie de montrer que toutes ces affaires ne sont que des guerres d’intérêt et que chacun essaie de pousser son avantage.
IN. : Vous parlez de trois ans pour concevoir de A à Z un documentaire, aujourd’hui vous travaillez avec l’explorateur Jean-Louis Etienne, un projet au long cours…
A.R. : C’est comme un long-métrage en fait ! Nous développons un film réalisé par Shannon RenaudeauetJames Huth sur Jean-Louis Etienne, l’explorateur français qui depuis cinquante ans explore les régions polaires, et là nous sommes embarqués sur le dernier projet de vie, selon ses propres mots, avec le vaisseau Polar POD, qui permettra de mener des expéditions scientifiques dans l’océan austral pour découvrir comment cet endroit retient 50% du CO2 capté par les océans. Une des dernières zones méconnues dans le monde, au milieu des 50e hurlants, avec des vagues effrayantes. Nous sommes entrés sur ce projet il y a trois ans et ça va nous amener en 2026 à la mise à l’eau de ce navire. C’est énorme pour nous mais en fait c’est l’aventure de Jean-Louis Étienne et d’Elsa Étienne que nous partageons. Concrètement nous ne savons pas quand cela sera fini. Lorsqu’il décide de partir, Shannon et James le suivent. Nous nous parlons toutes les semaines, tous les mois et on fait le point sur l’avancée de l’expédition. Les images arrivent au fur et à mesure, on réfléchit avec eux, on traverse les obstacles scientifiques, de construction avec eux, c’est excitant.
IN. : Bénéficiez-vous d’aides lorsque vous travaillez sur un projet… sans fin…
A.R. : Les diffuseurs attendent de savoir où ce type de projet va atterrir en termes de narration, ils ne prennent pas de risques avant de savoir quel sera le point final. Du coup c’est notre raison d’être en fait. Accompagner le projet en allant chercher des partenaires financiers, via le crédit d’impôt belge par exemple, avec BNP Paribas Fortis qui nous accompagne sur la plupart de nos projets. Et puis il, y a des aides au développement mais c’est vrai que nous prenons pas mal de risques. C’est aussi pour cette raison que nous nous sommes diversifiés dans la production de magazines TV, on produit quelques pubs aussi.
IN. : Réfléchit-on Français ? International ?
A.R. : À chaque fois, on se pose la question de la résonance au-delà de la France, nous nous percevons plutôt comme Européens. On sait qu’on doit parler à différents types de publics. « Grand prix de Monaco, La légende » co-produit avec la RTBF et TF1 s’est vendu dans plus de cent pays, « Sommets » dans plus de vingt pays, « Rainier III lui-même » dans environ trente pays. Ce sont des films qui rayonnent. Ça nous ouvre aujourd’hui les portes des USA ou encore de la Chine où il y a des publics à qui nous pouvons nous adresser.
IN. : Trois ans, c’est le temps qu’il faut pour fabriquer un long métrage… n’êtes-vous pas tenté par la fiction ?
A.R. : Justement ! Je viens de produire un court-métrage de Shannon Renaudeau, « La couleur des flamants roses » avec Deborah François et Alexandre Desrousseaux… Nous développons également une série avec un scénariste oscarisé et nous travaillons autour d’un projet de fiction politique européenne pour mettre à profit notre expérience !
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