28 février 2025

Temps de lecture : 11 min

Isabelle Vignon (SNPTV) : « J’ai un peu un côté Pierre Richard sur plein d’aspects »

Elle joue du piano non pas debout, mais la nuit et se vide la tête en randonnant sur le Chemin de Compostelle -déjà 800 kilomètres- Isabelle Vignon, Déléguée Générale SNPTV / Marketing répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige.

INfluencia : Votre coup de cœur ?

Isabelle Vignon. : C’est difficile de choisir car je suis assez enthousiaste pour plein de choses. C’est un peu ma nature, mais j’ai quand même réussi. J’ai deux coups de cœur. Le premier est pour une newsletter gratuite bi-hebdomadaire formidable : Artips Arts. En une à deux minutes on peut découvrir des œuvres artistiques et leur créateur. C’est très facile à lire et rempli de petites choses qu’on ne connaît pas sur la vie du peintre ou du sculpteur. Et du coup j’ai tellement aimé que je me suis également abonnée à Artips Musique et à Artips Eco (ndlr : il existe également deux autres newsletters Artips Sciences et Artips Sports). C’est vraiment passionnant et je n’en manque pas une.

Je suis également sur Instagram une newsletter, Impact Positif qui ne demande pas beaucoup de lecture. C’est un peu du snacking, 5 minutes d’informations positives. Je trouve que nous en avons besoin car on entend surtout parler de ce qui est négatif et c’est fort dommage. Quand on n’a pas la maturité ou l’éducation nécessaire, on peut croire vraiment que rien ne va et c’est dangereux parce que ce n’est pas vrai. Et ce french bashing m’énerve encore plus lorsqu’il vient des jeunes.

Il est temps que les parents assument leur responsabilité et prennent des mesures pour limiter l’usage des écrans tant pour eux-mêmes que pour leurs enfants

IN. : Et votre coup de colère ?

I.V. : Mon coup de colère s’adresse principalement aux parents, ceux de ma génération et les plus jeunes, qui se plaignent que leurs enfants sont constamment connectés aux réseaux sociaux, éprouvent des difficultés à écrire et montrent peu d’intérêt pour d’autres activités. Mais les réseaux sociaux ou les créateurs de contenus ne sont pas les seuls coupables. Il ne faut pas oublier que ce sont souvent les parents qui ont mis des écrans entre les mains de leurs enfants dès leur plus jeune âge. Ce sont eux les premiers responsables. Beaucoup passent eux-mêmes beaucoup de temps sur leurs écrans. Ils ne sont pas toujours en train de répondre à des mails urgents, ils consomment également des réseaux sociaux et d’autres divertissements futiles numériques. Cette consommation excessive est réelle et problématique. Et le drame est qu’ils choisissent souvent la facilité en laissant leurs enfants devant des écrans pour les occuper, plutôt que de les impliquer dans des activités plus enrichissantes comme la cuisine, le dessin, les visites de musées, ou les activités sportives.

En France, nous avons la chance d’avoir des lieux comme les cafés et les bistrots, j’adore ces endroits traditionnellement propices aux conversations. Pourtant, même là, on voit des familles où chacun est sur son téléphone. C’est un signe inquiétant de notre dépendance collective aux écrans. Il est temps que les parents assument leurs responsabilités et prennent des mesures pour limiter l’usage des écrans, tant pour eux-mêmes que pour leurs enfants. C’est un véritable coup de colère contre cette situation, mais aussi un appel à l’action pour changer nos habitudes et redonner de la valeur aux interactions humaines.

J’allais enfin rencontrer quelqu’un qui m’avait construite, même par son absence

IN. : L’évènement qui vous a le plus marquée dans votre vie ?

I.V. :  C’est la rencontre, à l’âge de 37 ou 38 ans, avec mon père, que je ne connaissais pas et qui était parti à ma naissance. J’ai été élevée par un beau-père que j’adorais et que je considérais comme mon père.  

Aller à la rencontre d’une personne qu’on sait être si proche génétiquement mais qu’on ne connaît pas du tout, se donner rendez-vous, prendre un train et se dire que dans quelques heures, on va se voir est quelque chose qui m’a profondément marquée. C’était très émouvant car j’allais enfin rencontrer quelqu’un qui m’avait construite, même par son absence.

Nous nous sommes donné rendez-vous à Salon-de-Provence, et dès la première minute sur le quai, il y a eu une reconnaissance immédiate, ce qui était très étrange. Nous avons commencé par des banalités, en hésitant à se dire « tu » ou « vous ». Et ensuite j’ai passé un week-end entier chez lui, aux conditions que j’avais exigées : « On se voit pendant 48h, sinon ce n’est pas la peine. J’ai vécu sans te connaître pendant si longtemps, ce n’est pas grave ».

Pourvu que je ne le rencontre pas un jour sur « Perdu de vue » ou une émission de ce type

J’ai pu poser toutes les questions que je m’étais posées pendant des années. Même si certaines n’ont pas eu de réponse, c’était des réponses en soi. J’ai observé attentivement sa gestuelle, son intonation, et son raisonnement, ce qui m’a beaucoup apporté, même au-delà du contenu. Nous n’avons pas réussi à créer un lien fort, mais il n’y a pas eu de fâcherie. Nous ne nous sommes revus qu’une seule fois par la suite, nous n’en avons pas éprouvé le besoin, mais nous avons gardé contact.

Évidemment, je me suis posé plein de questions toutes ces années. Et je me rappelle cette angoisse que j’avais en filigrane qui était : « Pourvu que je ne le rencontre pas un jour sur « Perdu de vue » ou une émission de ce type ». C’est idiot, je sais. Plusieurs fois il y a d’ailleurs eu des clins d’œil de la vie. Un jour je prends un avion et comme c’était le jour de mes 25 ans, on me fait rentrer dans la cabine de pilotage, le commandant de bord en voyant mon nom me dit : « ah j’ai connu un pilote Daniel Vignon » et il se trouve que c’était mon père. Et pourtant, nous ne nous sommes jamais croisés…

C’est une vraie expérience, je ne peux pas dire que je la souhaite à tout le monde mais presque… Elle m’a permis de mieux me comprendre et de me sentir plus complète. C’était un peu comme un film, un moment très intense et marquant, une rencontre très forte, presque irréelle, mais très enrichissante.

Si c’était à refaire, je serais chorégraphe

IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire

I.V. : J’ai fait beaucoup de solfège, de piano et de danse classique au conservatoire quand j’étais petite. J’avais la chance d’avoir une maman qui m’expliquait les œuvres musicales. Les professeurs me disaient : « Isabelle, un jour, il va falloir choisir ». Mais comme j’aimais autant l’un que l’autre, pendant longtemps j’ai été incapable de me décider. Mais je n’avais pas le fameux « en dehors » suffisant (ndlr : technique de base qui fait partie des premiers apprentissages en danse et qui consiste à développer le mouvement en rotation externe des membres inférieurs) pour rentrer à l’Opéra de Paris et faire une carrière de danseuse. Si c’était à refaire, je serais chorégraphe puisque la danse et la musique sont les outils du chorégraphe. Je pense que c’est quelque chose qui m’aurait passionné.

Alors que je faisais déjà mes études supérieures, ma prof de danse partait à la retraite et m’avait proposé de reprendre son école, mais j’avais refusé car je ne me voyais pas enseigner, surtout à des tout-petits. Je n’ai pas vu non plus tout ce que cela aurait pu donner, peut-être une voie pour aller vers la chorégraphie. Mais j’ai préféré continuer les études de commerce que j’avais démarrées. Je ne regrette pas car j’adore le métier que je fais.

Je ne danse plus mais je continue de jouer du piano et d’apprendre. J’achète des partitions que je déchiffre et je joue la nuit avec un casque sur un piano électrique. Cela donne un plaisir supplémentaire car on n’a aucune pollution visuelle ou sonore, on a l’impression de jouer comme un dieu. Ce qui n’est pas vrai, bien sûr (rires). Mais on se lâche plus et on se fait vraiment plaisir.

Aller au-delà de la souffrance physique et parcourir de longues distances à pied est un véritable accomplissement

IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

I.V. : Ma plus grande réussite, bien qu’encore incomplète – mais c’est en bonne voie : j’ai déjà parcouru plus de 800 km – est le Chemin de Compostelle. Je réalise ce périple par étapes, car ma vie malheureusement ne me permet pas de m’absenter pendant deux mois et demi ou trois mois pour le faire d’une traite.

Au départ, j’ai entrepris ce voyage sans savoir si cela me plairait vraiment. J’avais prévu de ne faire que quatre à cinq jours, je ne savais pas si cela allait me plaire et surtout si j’étais capable. Mais finalement, j’ai adoré cette expérience. J’ai donc décidé de continuer. J’ai fait trois morceaux par tranches de quinze jours, ce qui représente déjà un défi en soi.

Cette aventure est une victoire physique : aller au-delà de la souffrance physique et parcourir de longues distances à pied est un véritable accomplissement. C’est un défi qui pousse à se dépasser. Elle permet aussi un « shoot de nature » extraordinaire, une immersion totale qui montre la France sous un nouvel angle. J’ai besoin de me retrouver dans la nature, et le Chemin de Compostelle est une occasion idéale pour cela. Marcher à travers des régions comme la Lozère, le Cantal ou le Gers et découvrir plein de villages offre une perspective unique que l’on ne peut obtenir en voiture ou à vélo. Le Chemin est jalonné d’œuvres et de sites historiques exceptionnels, en très bon état, souvent bien restaurés, qui datent du Moyen-Âge. C’est une découverte culturelle enrichissante.

On est tous pareil, on sent tous mauvais, on a mal aux pieds, il n’y a pas de mondanité

Et puis, j’adore rencontrer des gens, certes on peut le faire dans notre univers mais c’est quand même très consanguin. Le Chemin de Compostelle est un melting-pot de personnes de tous horizons. Des jeunes de 18 ans aux personnes très âgées, des grands sportifs ou des citadins, chacun apporte sa propre histoire et sa détermination. Les soirées dans les gîtes et maisons d’hôtes sont des moments de partage, de convivialité et rencontres intergénérationnelles. Je n’aurais même jamais cru pouvoir rencontrer autant de gens différents et garder des contacts. Tout le monde est égal. Il n’y a plus de barrières sociales ou professionnelles. On se retrouve tous dans la même situation, avec les mêmes défis et les mêmes joies. On est tous pareil, on sent tous mauvais, on a mal aux pieds, il n’y a pas de mondanité.

Je suis fière de cette réussite, même si elle est encore en cours. Peut-être cette année vais-je déchanter, car je dois passer les Pyrénées, une étape très difficile. Mais j’espère y arriver et surtout aller jusqu’au bout. Car je ne veux pas faire que les étapes mythiques. Chacune est une nouvelle aventure, une découverte de soi et des autres. Cela peut paraître bateau, car aujourd’hui il paraît que tout le monde « fait » Compostelle. Honnêtement j’ai commencé, sans savoir que c’était à la mode. Je ne fais pas ce chemin pour obtenir un tampon ou valider des étapes, mais pour vivre pleinement cette expérience unique. C’est une véritable aventure humaine et personnelle, loin du rythme effréné de la vie quotidienne, un vrai bain de jouvence et de fraîcheur.

Même Google Maps me dit parfois que je suis trop près de ma destination pour m’aider

IN. : Votre plus grand échec ? (idem)

I.V. : je ne sais pas si c’est un échec, en tout cas c’est un défaut. Je me perds partout. Sauf sur le Chemin de Compostelle, où le balisage est très clair… Même Google Maps me dit parfois que je suis trop près de ma destination pour m’aider (rires). Cela m’est arrivé plusieurs fois à l’étranger dans des situations importantes, notamment lors de conférences internationales, où j’ai eu du mal à retrouver mon hôtel. Une fois, je n’ai pas pu retourner à la conférence parce que je m’étais égarée ! Ce qui est quand même grave… Mon mari s’inquiète mais s’amuse aussi de mes mésaventures. Cette angoisse de me perdre est réelle, surtout quand je voyage seule. Cependant, je m’en sors souvent grâce à la chance. Bien que ce soit parfois frustrant, cela ajoute une touche d’aventure à ma vie et m’a souvent conduit à des découvertes inattendues et à des rencontres improbables.

Pour m’aider, je fais comme le Petit Poucet et je prends désormais beaucoup de photos des lieux que je visite

Pour m’aider, je fais un peu comme le Petit Poucet et je prends désormais beaucoup de photos des lieux que je visite, surtout si les panneaux sont en alphabets que je ne connais pas, comme le cyrillique. Cela me permet de me repérer plus facilement. Mais parfois, je me laisse distraire par une boutique ou une pâtisserie, et j’oublie de prendre des repères.

J’ai un peu un côté Pierre Richard sur plein d’aspects. Un exemple marquant de mes aventures est un voyage à Varsovie, quand j’étais chez Dentsu, pour un programme international auquel je participais. Chacun devait préparer un discours de trois minutes et apporter un objet totem qui représente ce programme. Je n’avais pas eu le temps de me préparer correctement et avais donc décidé de choisir des clés, symbolisant l’ouverture de nouvelles portes. Je prends mon vol, écris le discours dans l’avion. À l’hôtel, ça commence bien, je déchire ma robe… Je réussis à cacher la déchirure et me rends au dîner. Je pose le texte de mon discours sur une assiette, le serveur arrive et emporte l’assiette. Et je vois mon papier partir. Plus de discours ! J’ai dû improviser. J’ai quand même réussi à toucher les gens qui m’ont trouvée très authentique. C’est un exemple, mais ma vie est vraiment comme cela…

L’héritage de Gisèle Halimi continue d’inspirer celles et ceux qui luttent pour l’égalité et la justice

IN. : La femme que vous admirez le plus

I.V. : C’est Gisèle Halimi. Je l’ai découverte il y a quelques années en lisant un livre de Titou Lecoq : « Les grandes oubliées de l’histoire ». Sa vie et ses accomplissements me touchent et me fascinent. En tant que féministe, je suis particulièrement inspirée par son parcours. Gisèle Halimi cumulait quand même beaucoup de mauvais points : femme, juive et franco-tunisienne. Elle a grandi dans un quartier modeste de Tunisie où elle devait servir ses frères. Dès son plus jeune âge, elle a voulu se faire confiance et a fait preuve d’une détermination exceptionnelle. À seulement 12 ans, elle a entamé une grève de la faim pour protester contre cette situation, affirmant son désir de poursuivre ses études et de faire quelque chose de sa vie. Je suis impressionnée par son intelligence, son courage et sa détermination. Elle a rapidement décidé de devenir avocate pour pouvoir d’abord se défendre puis défendre les autres. Cette démarche intellectuelle dans sa simplicité, alors qu’elle était encore une enfant – un peu comme si je décidais de devenir médecin pour être sûre de bien me soigner – est remarquable.

Ses combats ont été nombreux et significatifs. Elle a joué un rôle crucial dans les luttes pour l’indépendance de la Tunisie et de l’Algérie, défendant notamment des femmes indépendantistes victimes de violences. Ensuite, le procès de Bobigny, où elle a défendu une jeune fille accusée d’avortement illégal, a marqué un tournant dans sa carrière et dans la lutte pour les droits des femmes en France. Gisèle Halimi était également très moderne pour son époque. Elle a divorcé et s’est remariée, ce qui était déjà audacieux. Son parcours académique et ses choix de vie sont admirables, tout comme les sacrifices qu’elle a consentis en tant que mère pour mener ses combats. Ce qui la rend encore plus remarquable, en termes de com, c’est sa capacité à s’entourer de personnes influentes. Elle a su nouer des relations avec des artistes et des intellectuels de renom comme Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et Pablo Picasso, qui ont soutenu et relayé ses combats. Elle était amie avec Simone Veil.

C’est vraiment une figure inspirante dont le courage, la détermination et l’intelligence ont marqué l’histoire. Son héritage continue d’inspirer celles et ceux qui luttent pour l’égalité et la justice.

Hans Zimmer, Max Richter, Eric Serra, Ennio Morricone vont autant compter dans la postérité que des musiciens classiques

IN. : Le ténor Roberto Alagna ou le rappeur Werenoi (meilleure vente de l’année en 2024) ?

I.V. : je ne connaissais pas ce rappeur, je ne suis pas du tout rapp, même si j’aime beaucoup Bigflo et Oli. J’ai d’ailleurs très envie d’aller les voir en concert. J’adore la musique classique mais je suis très éclectique dans mes goûts musicaux, par exemple Queen dont je ne me lasse pas, ou Earth, Wind and Fire. J’écoute aussi beaucoup de chansons françaises et de musique de films, Hans Zimmer, Max Richter, Eric Serra, Ennio Morricone vont autant compter dans la postérité que des musiciens classiques.

IN. : Quel objet emmèneriez-vous sur une île déserte ?

I.V. : Un bloc papier et un crayon. Pour dessiner et écrire ce que je ressens, afin de laisser un témoignage et qu’on puisse me retrouver. Et pour pouvoir éventuellement ne pas perdre la capacité de lire. Et si je peux prendre un deuxième objet « Les Rois Maudits » de Maurice Druon. J’ai lu deux fois les sept volumes, tellement je trouve l’écriture et l’histoire extraordinaires. J’ai regardé toutes les versions filmées.

* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu ».

En savoir plus

  • Le SNPTV organise le 26 mars une matinée consacrée à «La création au service des contenus et de la publicité »
  • A publié avec l’af2M le dernier bilan de l’année 2024 sur la Publicité TV Segmentée en France. Avec 11,2 millions de foyers éligibles fin 2024, la TV segmentée enregistre une croissance significative de 61 % par rapport aux 7,1 millions enregistrés fin 2023. L’objectif initial de 10 millions de foyers éligibles pour 2025 est ainsi dépassé avec plusieurs mois d’avance.

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