Cette étude « Françaises, Français, etc. » est la septième du nom, opus réalisé pour 366 par l’institut George(s). Tous les deux ans, des enquêtes au plus près des Français rapportent de nouveaux chiffres, de nouveaux mots, de nouveaux maux aussi, qui viennent faire le point sur les grandes tendances sociétales à un instant T et donner le pouls de la France « en live ». La réalité en question est le thème qui tend le fil rouge de cet épisode d’Histoire de France.
Dans quelle France vivons-nous ? Ou, devrions-nous écrire, dans quelles Frances vivons-nous ? À l’instar du Général de Gaulle, nous nous faisons tous « une certaine idée de la France1 ». Nous nous en faisons même chacun la nôtre : de son présent, de son histoire et de son avenir. De ceux qui l’habitent et de ceux qui la gouvernent, de nous et des autres… Quoi de neuf là-dedans ? Le même général ne signifiait-il pas nos fragmentations, déjà, en se demandant comment « gouverner un pays qui a 246 variétés de fromages2 » ?
Ce qui est nouveau, ce n’est pas que nous soyons divisés, fragmentés ; c’est sur quoi nous divergeons désormais : le réel lui-même et la façon dont, tout à la fois, nous l’appréhendons et nous nous le représentons.
Nous en sommes parvenus au point où le corps social peine à construire une « réalité commune », une représentation partagée. Cette dernière est pourtant indispensable puisqu’elle permet au groupe social de comprendre et d’expliquer le réel (« rendre l’étrange familier »), de se définir une identité commune, d’orienter son action en fonction du contexte, et de justifier a posteriori ses choix ou attitudes. Comme le dit Serge Moscovici, lorsque nous en manquons, « nous ne pouvons ni comprendre l’autre, ni communiquer ». Faute d’accord sur « ce qui est réel », nos débats sont voués à tourner aux combats, et nous, à nous sentir incompris, isolés, exclus.
Réel, réels…
Qu’est-ce que la réalité française ? Est-elle reflétée par la proportion de Français se sentant « souvent ou de temps en temps en insécurité dans leur quartier ou leur village », insécurité qui s’est stabilisée depuis une quinzaine d’année autour de 11%3, ou par les 92% de sondés qui estiment que l’insécurité a progressé dans le pays4? Qui dit le mieux la réalité du pays ? Le niveau record de la collecte du Livret A, qui a atteint en 2023 le montant de 564,9 milliards d’euros, en hausse de 10,8% par rapport à 20225, ou les reportages sur les fins de mois difficiles « des Français » ? Ou encore l’anxiété que cela nous inspire ?
On peut multiplier les exemples à l’envi : le réel c’est tout cela et, selon le récit que l’on veut en faire ou s’en faire, on trouvera toujours ce qu’il faut de chiffres, de mots, d’images pour s’en convaincre. On en trouvera d’autant plus que l’on n’aura pas à en chercher : poussés par les feeds des réseaux sociaux, disséqués à l’infini sur les plateaux des chaînes d’info en continu, réinventés par des films ou des séries, magnifiés par les discours publicitaires, des morceaux de réel viennent à nous. Chacun – dirigeant, marque, penseur ou romancier – y puise de quoi nous en faire un récit. Son récit.
On constate une multiplication et une diversification des récits individuels ou communautaires, et l’affaiblissement du récit collectif. Faute d’un story telling fédérateur, chacun tente de décrocher son brevet de « réalisme ». Apparaître « hors sol », déconnecté, est devenu une tare. C’est particulièrement flagrant en politique : Jordan Bardella promettant d’être « le Premier ministre du quotidien », Gabriel Attal, faisant de sa capacité à « aller au contact » une marque de fabrique, Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez faisant de leur ancrage local et de leur exercice quotidien des réalités locales un élément de discours permanent.
La fin du progrès
Au cœur de ce phénomène transversal, une cause majeure : l’aporie du progrès tel que nous l’avons imaginé et vécu. Dans une logique de croissance infinie, portée par la technologie, ce progrès devait apporter davantage de confort et moins d’effort à chaque nouvelle génération. Véritable ciment social, cette croyance a donné un sens aux sacrifices, nourri les espoirs, fait advenir des compromis. Nous nous percevions un destin commun.
Mais ce récit s’est affaibli, et sa capacité de cohésion sociale avec. Chacun sent plus ou moins clairement que ses promesses n’ont plus cours. La richesse issue des innovations technologiques ne ruisselle pas, l’allongement de la vie ne profite pas à nos aînés, nos jeunes accèdent moins à la propriété. Bref, la sensation d’effort demeure, la promesse de confort s’éloigne. Le spectre de la fin de l’anthropocène, résultat de la crise écologique, infiltre nos esprits, écrivant le récit d’un progrès finalement contre-productif. Le Covid-19 nous a appris notre fragilité. Cette conscience-là, celle que l’impossible peut se produire, nous l’avons en partage.
Contre-récits
Devant nos craintes, les contre-récits fleurissent. Ils sont individuels, communautaires, identitaires, nostalgiques, alternatifs. Surtout, ils s’entrechoquent, nous laissant agités de certitudes contraires, nourries de nos émotions, de nos peurs, et confirmées, renforcées par nos bulles algorithmiques. Et chaque micro-récit porte sa vérité, ses preuves, a ses experts parfois. Comment alors faire réel commun ? Pris dans les dissonances des contre-récits, chacun perd ses repères et peine à stabiliser sa compréhension du réel : nous savons moins qui nous sommes, comment et où nous allons, nos convictions sont volatiles, oscillantes. Nous finissons par croire les portraits que d’autres font de nous-mêmes : nous sommes un « archipel », le pays est « ensauvagé » pour 88% des Français6, et « en déclin » pour 82% des Français7. Alors, nous nous fions à notre ressenti qui devient une mesure de la réalité, notre réalité. Le chiffre de l’inflation en 2023 est de 4,9%, mais « je vois bien, moi, que les prix ont doublé ».
Ce décalage nourrit la défiance, la croyance en un dysfonctionnement. Et cette croyance devient un filtre ; si « mon réel » et le réel « mesuré » ne coïncident pas, c’est que la mesure est fausse, c’est qu’elle parle de quelqu’un d’autre ou que l’on me ment. Alors, je crois ce que je vois. Au plus proche, dans le temps (le court terme) comme dans l’espace (près de chez moi).
En sortir ?
Cette septième édition de « Françaises, Français, etc. » se propose d’explorer ces représentations, ces récits, la façon dont ils se construisent, ce qu’ils disent de nous et ce qu’ils impliquent pour tous ceux, dans tous les domaines, qui ont vocation à comprendre le pays, à lui parler, à le convaincre. Nous voulons donc poser une question fondamentale : comment pouvons-nous avancer, échanger, communiquer, faire société dans ce contexte ? Où pouvons-nous renouer le dialogue ?
1. Mémoires de guerre, Paris, Plon, 1954.
2. Le chiffre varie selon les sources.
3. Source Insee, enquête Cadre de vie et sécurité.
4. Sondage Odoxa, avril 2024.
5. Livret A + LDDS, source Caisse des Dépôts.
6. Source Odoxa, avril 2024.
7. Étude Ipsos Fractures françaises, septembre 2023.