INfluencia : Qu’est-ce que « faire société » aujourd’hui ?
Nicolas Duvoux : Le grand paradoxe qu’Émile Durkheim, père fondateur de la sociologie française, avait déjà bien identifié est que la valeur suprême dans la modernité, ce qui fait société, c’est l’individu ! Il avait étudié les mutations des formes de solidarité depuis les sociétés prémodernes jusqu’aux sociétés actuelles. Nous vivons, si l’on compare à d’autres périodes, une époque où l’individualisation des normes d’appartenance sociale est très poussée, ce qui se manifeste d’une part par des instruments d’action publique qui s’adressent à des individus et non à des groupes, et produisent des individus, comme : le mentorat dans l’égalité des chances, les divers contrats (insertion, intégration) qui se sont multipliés ou enfin le coaching. Et d’autre part, par les styles de vie, et par la difficulté, aussi, à se raccrocher à du « commun » en dehors de quelques grands événements – la Coupe du monde 1998 ; les Jeux olympiques, etc.
On voit ainsi qu’aujourd’hui, malgré la nouveauté sociale, technologique, relationnelle, amoureuse, etc., ce sont bien plutôt des formes de rigidité et d’inertie qui prédominent.
Cette individualisation normative – qui agit jusqu’à notre conception de l’égalité qui est de plus en plus celle des chances individuelles – ne signifie pas que les relations sociales, qui permettent ou empêchent d’être un individu, aient été abolies, bien au contraire. On constate de nombreuses inégalités selon l’âge ou la catégorie sociale ou le diplôme, des discriminations en raison de la validité et de la situation de handicap, ou du genre, de l’appartenance ethno-raciale, de l’orientation sexuelle, etc. La société se présente comme plus ouverte, plus liquide, où chacun et chacune est invité·e à être nomade et à « se trouver » par une série d’expériences comme des voyages, du bénévolat, des relations affinitaires, du dating, etc. La sociologie doit appréhender ces normes et les décrire, mais elle ne peut s’en contenter. Ainsi, la massification scolaire a transformé radicalement la société française, en multipliant par huit le nombre de bacheliers et d’étudiants depuis les années 1960. De là, plusieurs conséquences. L’allongement de la jeunesse, un temps de la vie qui n’existait avant que pour les bourgeois, et la diffusion dans toute la société d’attentes, d’aspirations, de valeurs… Cela a aussi eu des effets ambivalents. Aujourd’hui, la réussite scolaire a une incidence radicale sur l’ensemble des parcours de vie, conditionnant les trajectoires sociales et professionnelles. Là encore, il s’agit d’un phénomène commun aux sociétés industrielles avancées, mais largement accentué en France.
On voit ainsi qu’aujourd’hui, malgré la nouveauté sociale, technologique, relationnelle, amoureuse, etc., ce sont bien plutôt des formes de rigidité et d’inertie qui prédominent. La mobilité sociale est en panne. Les inégalités se fondent désormais moins sur le fait d’être allé ou non à l’école, que sur les écarts entre les filières. La réforme des groupes de niveaux au collège lancée par Gabriel Attal est une rigidification supplémentaire. Cette philosophie élitiste se prolonge dans le supérieur. Preuve en est le clivage entre les grandes écoles et les universités.
Donc, aujourd’hui, faire société s’appuie sur une prise en compte des écarts sociaux constatés par la sociologie ; par exemple pour remédier aux formes de dé-cohésion : isolement relationnel, distance avec les institutions… donc tous phénomènes qui peuvent être accrus par le grand basculement numérique de nos sociétés. Faire société c’est conjurer les formes de division et les obstacles à une participation pleine et entière de chacun. Pour reprendre le vocable de Durkheim et faire le lien avec mes travaux, c’est construire et promouvoir le « sentiment de société » partagé sur un pied d’égalité et de symétrie.
IN. : Sandra Hoibian1, révèle dans son ouvrage La Mosaïque française une société aux aspirations bien différentes. Jérôme Fourquet2, parle, lui, de fragmentations dans L’Archipel français. Pensez-vous que la composante territoriale soit essentielle pour comprendre ce qui se dessine aujourd’hui ?
N.D : Si l’on raisonne à partir d’un sous-groupe comme la jeunesse, qui est un bon révélateur de ce point, l’ampleur de ces variations et écarts est frappante ! La variable territoriale est déterminante. Les jeunesses urbaines, rurales et ultramarines sont placées dans des situations très différentes et inégales. La jeunesse urbaine est elle-même diverse, intégrant à la fois les jeunes vivant dans les centres-villes, les quartiers urbains populaires, voire le périurbain. Dans notre livre avec Anja Durovic sur les jeunesses françaises contemporaines3, nous avons fait le choix de nous intéresser aux quartiers prioritaires de la ville (QPV) : un grand nombre de jeunes, massivement issus de l’immigration, y vivent et cumulent les difficultés familiales et sociales (habitat vétuste, échec scolaire, etc.). Ce sont aussi des lieux de fortes confrontations avec la police. Les travaux montrent que la plupart des émeutes éclatent après des contrôles d’identité, jugés injustes, qui dérapent. L’espace rural est, quant à lui, fragmenté et polarisé entre des campagnes dynamiques et d’autres en déclin, où se concentre une jeunesse populaire, exerçant des métiers manuels et peu qualifiés. Les études longues sont moins fréquentes et les jeunes aspirent à une autonomie financière rapide. Ils bénéficient d’un « capital d’autochtonie », c’est-à-dire de réseaux locaux, qui leur permettent de s’insérer dans l’emploi. Les modèles d’accomplissement y sont particulièrement genrés : les jeunes femmes partent plus souvent faire leurs études, parce qu’elles sont meilleures à l’école, mais aussi parce que les métiers les plus valorisés et les plus stables en milieu rural sont considérés comme masculins. Les jeunesses ultramarines, quant à elles, concentrent des difficultés : précarité, manque de perspectives dans leur territoire, discriminations en métropole. Des injustices qui expliquent en partie les contestations récentes, en Martinique notamment.
IN. : Dans cet environnement, comment expliquez-vous la montée du populisme qui s’opère en France et plus largement en Europe ?
N.D : Il y a une demande très forte de sécurité, de stabilité et d’ancrage au sein de la société. Les populismes européens l’ont bien compris, et construisent précisément leur offre sur une reprise de contrôle. Mais pour analyser finement la situation et donner des réponses pérennes, je crois qu’une écoute attentive, profonde de ce qu’exprime cette insécurité est nécessaire, en luttant contre la tentation de congédier le subjectif. Il me semble donc crucial que la statistique publique, en premier lieu, prenne en compte les données subjectives dans l’appréhension des positions sociales, en complément des données dites objectives. Dans ce cadre, la capacité à se projeter dans l’avenir apparaît comme un indicateur qui donne un accès très juste à la position sociale des personnes : quand vous faites une auto-évaluation de votre situation, vous prenez en effet en compte vos ressources, votre patrimoine, votre capacité à évoluer professionnellement, etc.
IN. : Pour rebondir sur cette notion, dans votre approche de la société, vous travaillez le « subjectif », qui semble le plus éloigné de l’approche scientifique, pour faire de la sociologie. Quelle est votre démarche ? Qu’est-ce que cela nous apprend ?
N.D : Il faut que la sociologie parle de la société, parle à la société, et elle est particulièrement bien placée pour le faire ! Cependant, il faut se rapprocher des conditions de vie concrètes et de la manière dont les gens les vivent. Cette démarche est peu souvent empruntée, car il y a un constat de décalage, sur le plan scientifique mais aussi social et politique, entre l’appréciation dite objective des phénomènes sociaux et leur appréciation subjective, ce que ressentent les personnes concernées. Les inégalités, par exemple, sont traditionnellement considérées à partir des revenus ou des catégories socio-professionnelles. De ce point de vue, dit objectif, nous sommes en France dans une situation moins défavorable qu’en certaines périodes passées ou que dans d’autres pays d’Europe. Mais cette approche ne suffit pas à décrire la situation actuelle. Une analyse subjective, tenant compte par exemple des mouvements sociaux, de la crise de confiance envers les institutions ou encore du niveau de satisfaction générale des Français, donne une image beaucoup plus négative de l’état de la société.
Comment résoudre ce décalage ? La première manière serait de congédier la vision subjective, en considérant que les Français se trompent dans leur évaluation. L’autre approche, que je défends et mets en pratique dans mon livre4 est de considérer au contraire que la subjectivité est un aiguillon pour une meilleure appréciation de la situation. La thèse de cet ouvrage peut ainsi se résumer de la manière suivante : prenons très au sérieux les représentations subjectives, évaluons-les comme des problèmes scientifiques, et essayons d’analyser la société à nouveaux frais à partir de leur prise en compte.
L’approche subjective a démontré sa pertinence dans divers domaines. Je prendrai deux exemples. Le premier, c’est la température ressentie, une convention statistique qui intègre, en plus de la température ambiante, le vent et l’humidité pour essayer d’identifier des réactions physiologiques. Cette température nous donne une idée plus proche de ce qui pourrait être considéré comme la vérité d’un point de vue épistémologique – et donc en ce sens elle est plus « objective » que la seule température ambiante. On saisit bien ici qu’il n’y a pas d’un côté le réel et de l’autre le subjectif : le subjectif est lui aussi un ensemble de conventions statistiques, et il nous donne une vision rapprochée du phénomène. Le deuxième exemple, c’est l’épidémiologie. Depuis trente ans, dans le sillage de Michael Marmot, cette discipline montre que le statut social subjectif est plus prédictif de la dégradation de l’état de santé des populations que le statut social objectif, car une « synthèse cognitive » a lieu. Intégrer la subjectivité permet d’affiner la mesure et donc la connaissance.
IN. : Que dire du numérique qui a bouleversé notre société, nos vies ces dernières décennies ?
N.D : Le numérique démultiplie les possibilités de contact, de connaissance, il ouvre l’horizon, facilite certaines tâches, crée de nouveaux repères (le smartphone partout et tout le temps) et en affaiblit d’autres. Trois points me semblent pouvoir être soulignés. Le numérique reconfigure les relations sociales de manière multiforme et très profonde, les sociabilités en ligne sont aujourd’hui un sujet majeur pour la sociologie et les sciences sociales, qui oblige (ou qui permet) des innovations théoriques et méthodologiques. Cependant, il faut garder à l’esprit que le numérique est aussi porteur d’une recomposition, plus que d’une annulation, des inégalités. Être exposé, sans limite de temps ni capacité de discernement, à des contenus « orientés » (souvent délibérément lors de campagnes de désinformation), c’est subir un nouveau type de domination et d’oppression, d’autant plus insidieuse qu’elle est (relativement) indolore et peut même être considérée comme ludique.
Le numérique, la digitalisation ou la dématérialisation pose aussi un problème de surveillance accrue et d’accès aux droits rendu problématique pour de nombreuses populations, éloignées du contact humain et de la société. Si l’on parle beaucoup de fraude aux prestations sociales, le non-recours, qui en est l’opposé (la masse des personnes qui, selon le droit, pourraient prétendre à une aide mais ne la demandent pas) est en partie lié aux évolutions technologiques qui « empêchent » la citoyenneté. Une lecture édifiante à ce sujet est le travail édité récemment de Nadège Vezinat, Le service public empêché5.
1. Sandra Hoibian est directrice du Crédoc, autrice de La Mosaïque française. Comment (re)faire société aujourd’hui (Flammarion, 2024).
2. Jérôme Fourquet est directeur du département opinion et stratégies d’entreprise à l’Ifop, auteur de L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Éditions du Seuil 2019).
3. Jeunesses françaises contemporaines, sous la direction d’Anja Durovic et Nicolas Duvoux, CNRS éditions, 2024.
4. L’Avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoine, Nicolas Duvoux, Puf, 2023.
5. Le service public empêché, Nadège Vezinat, Puf, 2024.