Si certains n’ont eu de cesse de détourner les avancées technologiques à leur profit, en imaginant des arnaques toujours plus sophistiquées, l’utilisation généralisée, sans garde-fous, des nouveaux outils génératifs de l’IA (text-to-image/video/audio), semble marquer le franchissement sans retour de la frontière entre la confiance que nous pouvions encore spontanément placer dans l’information et la constante suspicion. Déjà 76% des Français trouvent de plus en plus difficile de différencier des images réelles de celles générées par l’IA (Accenture Life Trends 2025).
À tel point que le triste fait divers devient le fait tout court des médias du monde entier : celui du montage grossier d’un Brad Pitt, souffrant sur un lit d’hôpital, entretenant une liaison délinéarisée avec une femme crédule, uniquement pour la voler. Reconnaissons que nous avons d’abord souri à ces images… alors même, qu’à bien y réfléchir, nous sommes tous aussi devenus des victimes quotidiennes de ces attaques, qui se jouent de nos peurs, comme de nos biais.
Qui n’a pas ouvert un lien concernant un colis trop grand pour sa boîte aux lettres nécessitant une nouvelle livraison payante ? La facilité avec laquelle les biens viennent à nous désormais sème jusqu’au doute d’une commande oubliée. Qui n’a pas eu son banquier au téléphone (demain la voix de son propre enfant) au prétexte d’une tentative frauduleuse sur son compte pour obtenir ses codes ? Qui n’a pas été confronté à une image si probable que l’on n’a même pas imaginé en vérifier la source ? Qui ne l’a pas poussée fièrement sur ses réseaux, pour finalement rétropédaler en arguant d’une bonne blague ?
Désormais séparer le faux du faux
Si nous, qui avons la chance d’être éduqués aux médias, pensons encore repérer ces techniques de moins en moins grossières de phishing, il nous arrive d’être saisis plus souvent par le doute insidieux face aux informations qui arrivent en trop grand nombre sur nos fils digitaux. La défiance et le discrédit, déjà profondément ancrés dans notre environnement incertain, en sortent encore renforcés et participent au délitement de nos récits et croyances collectives.
Il semblerait que le plaisir du scroll (ou notre paresse native ?) ait pris le pas sur nos capacités critiques pour questionner ces images ou informations : sont-elles bien réelles ou servent-elles, au-delà du divertissement, une quelconque manipulation sociale, politique ou économique ? Avons-nous déjà renoncé à défendre nos croyances, dès lors qu’on tente de définir ce qu’est l’ère de la post-vérité, avec l’avènement des fake-news et autres deep-fakes, de moins en moins détectables grâce à l’IA ?
François Noudelmann, professeur de philosophie à l’Université de New York et auteur d’un ouvrage intitulé Peut-on encore sauver la vérité ? (Max Milo, 2024), suggère, dans un article de Psychologies, que nous avons probablement déjà dépassé ce stade depuis le premier mandat de Donald Trump. Selon lui, les informations volontairement déformées seraient des instruments, visant non pas l’adhésion ou le rejet immédiat, mais servant plutôt à activer et cristalliser en creux des ressentis, conscients ou non, sur une question sensible, en laissant croire parfois que la vérité nous est cachée. Les fake-news n’auraient donc plus la mission de nous convaincre de « vérités alternatives » mais viendraient plutôt nourrir un storytelling visant à activer toutes sortes d’imaginaires et de peurs.
Demain, maîtriser sa propre vérité ?
Et ce, dans un contexte où les oligarques de la Silicon Valley (Peter Thiel, Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos) semblent avoir trouvé en Donald Trump leur nouveau champion pour affirmer, en tant que plateformes, leur non-responsabilité éditoriale en se défaussant du fast-checking de ce qu’ils publient et défendre leur position en Europe au nom de la libre expression, face à nos réglementations de plus en plus contraignantes (RGPD/DSA/DMA).
Même si le revirement récent du patron de Meta et les déclarations d’Elon Musk ont de quoi inquiéter, cela n’impacte à date que les Etats-Unis, faisant de l’Europe un bastion encore protégé des débordements d’une parole non modérée. Mais cela ne doit pas masquer l’impact, déjà très (trop ?) important aujourd’hui des réseaux sociaux sur notre vision du monde et notre santé mentale.
La légère lassitude constatée dans les usages d’internet, du fait d’effets délétères causés par une surexposition à des contenus de faible qualité et/ou un effort personnel constant de fast-checking, pourrait conduire à une utilisation plus individualisée, voire privatisée, de nos réseaux digitaux via les messageries instantanées ou de diffusions volontairement plus restreintes sur les plateformes existantes. Mais au prix de réalités parallèles et de croyances plus communautaires que collectives qui pourraient devenir, si l’on n’y prend garde, irréconciliables.
Oser aller à la source du mal
Il semble venu le temps de collectivement valoriser plus haut le savoir-faire journalistique de nos médias, alliant qualité éditoriale et vérification des sourcessur tous les supports, et de ne plus hésiter à le faire-savoir plus fort pour éduquer et rassurer les publics, comme inciter les annonceurs à soutenir le modèle économique des médias pour entretenir ce cercle vertueux. Je ne saurais trop vous conseiller de parcourir à ce propos l’excellente revue d’INfluencia sur Démocratie, Information & Publicité pour comprendre comment maintenir un espace informationnel sain et fiable.
Car ignorer ou, pire, mésestimer le danger, serait peut-être justement nous abstenir face au doute et renoncer à notre libre-arbitre, comme l’expliquait déjà Hannah Arendt en 1974 : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez ».
À méditer…rapidement !
Un grand merci à Sébastien Emeriau et ses équipes pour leur excellente newsletter le Cortex qui a largement nourrie mon inspiration pour cette tribune.