Christophe Lichtenstein (Romance) : « Tout petit, je rêvais de devenir Bob Dylan »
Un petit conseil, si Christophe Lichtenstein propose de vous servir un plat flambé, refusez… Le CEO de Romance répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige.
INfluencia : votre coup de cœur ?
Christophe Lichtenstein : Une grande partie de ma vie sociale s’organise autour de la musique, de l’opéra, du baroque et du ballet. La musique a toujours pris une place importante dans ma vie et continue de le faire. J’ai étudié le piano classique pendant plus de dix ans, il m’en reste aujourd’hui une sensibilité forte pour cet art. Et comme je suis incapable de ne choisir qu’un coup de cœur, je vais vous en citer trois. L’émotion récente la plus bouleversante que j’ai vécue fut le passage à Paris du ballet de Preljocaj qui a chorégraphié de façon magique « Le Voyage d’hiver » de Franz Schubert sur les poèmes de Wilhem Müller, un poète du début du XIXème siècle que j’ai découvert. Un piano, des danseurs et Thomas Tazl, un baryton-basse au chant. Si les hommes sont capables du meilleur et du pire, ce soir-là j’ai goûté au meilleur. Je crois que je n’ai jamais autant pleuré de ma vie.
Une grande partie de ma vie sociale s’organise autour de la musique, de l’opéra, du baroque et du ballet
Je ne peux aussi m’empêcher de parler de ma passion pour l’opéra baroque, qui est arrivée très tard dans ma vie. Un dimanche, j’étais dans ma voiture et cherchais désespérément une place depuis une heure. Je suis tombé alors sur une émission absolument incroyable de Radio Classique où cinq personnes écoutaient des versions différemment orchestrées d’un même morceau, et avaient de vraies discussions de jésuites. Il s’agissait d’un thème sur le baroque. C’était passionnant et j’ai ressenti une émotion très forte pour ce type de musique. Et à partir de ce moment, je suis tombé dans l’opéra baroque, d’abord l’école classique des Arts Florissants de William Christie évidemment, puis les Musiciens du Louvre, emmenés par Marc Minkowski, que je suis partout. Son « Alcina » d’Haendel en 2024 était puissante et réjouissante. Ce qui m’a toujours fasciné dans cette histoire, c’est que des gens s’attaquent à des livrets dont personne n’a jamais pu entendre une interprétation originale. Pas de traces, pas d’enregistrements, rien. Est-ce qu’Haendel jouait comme ça ? On ne le saura jamais. Ces gens sont fous.
Et enfin « Les Indes Galantes » sur la troisième scène de Garnier, mises en scène par Cogitore avec une troupe de jeunes danseurs de Krump, une danse née dans les ghettos de Los Angeles dans les années 90. Je crois que j’ai enfin compris cette œuvre de Rameau.
Je crois que je suis orphelin de cette intelligence politique
IN. : Votre coup de colère ?
C.L. : Mettons à distance l’actualité et sa brutalité. J’ai toujours été passionné par la vie publique et l’économie. Mais aujourd’hui, les « grands hommes » ne sont plus là. La puissance publique est devenue impuissante et cette impuissance politique a détourné les talents de l’engagement public. Ils ont envie d’agir et ils préfèrent les sirènes de l’argent et du privé. Ma génération a connu, quels que soient les bords idéologiques, les Seguin, Barre, Mitterrand, Rocard, Veil, Mauroy. Ils pensaient et agissaient, dans les traces des Mendès France, Gambetta, Blum, De Gaulle, avec l’intérêt général et notre héritage pour les générations futures chevillés au corps. Où sont-ils ? Où sont nos sentinelles ? Ces gens me manquent, qui avaient une vision de la France et du monde sur le long terme. Je crois que je suis orphelin de cette intelligence politique.J’ai entendu un jour Edouard Baer dire qu’on se préparait bêtement, toute notre enfance, à vivre adulte dans le monde de nos parents. C’est vrai, ce monde avait disparu quand j’ai eu vingt ans. Je vis aujourd’hui dans une économie mondialisée, un monde fracturé, loin des « Trente glorieuses » et des films de Melville. Il a fallu s’adapter. Edouard Baer a raison et, à l’évidence, je n’étais pas préparé.
Nous connaissons tous cette phrase de Romain Gary, « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais »
IN. : La personne qui vous a le plus marqué dans votre vie ?
CL. : Ma mère, maman. Plus personne, quand on devient adulte, ne vous dit encore : « tu es le plus beau », « je t’aimerai toujours d’un amour inconditionnel », « tu réussis tout ce que tu fais ». Nous connaissons tous cette phrase de Romain Gary, « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais ». J’ai la chance d’avoir encore ma mère à mes côtés pour souffler sur les braises de cette promesse.
IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire
C.L. : Tout petit, je rêvai de devenir Bob Dylan, je voulais être lui quand je serai grand. J’écoutais « one more cup of coffee » en boucle, je ne comprenais rien au texte. Très jeune je suis tombé sur les portraits photo de Dylan par Jerry Schatzberg. Dylan avec sa cigarette, la main devant les yeux pour se protéger de la fumée, m’a subjugué alors que je ne savais rien de lui. Mais c’était la liberté, une Amérique que je ne connaissais pas, loin des imaginaires hollywoodiens de l’époque. Je m’étais promis plus tard d’aller vivre dans le Minnesota et de fumer. Bon, c’est raté, sauf pour la clope. J’adore cette photo de moi à dix ans, que j’ai retrouvée, prenant la pose de Dylan.
Aujourd’hui, tous les quatre, nous sommes enfin devenus une famille
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)
C.L. : Incontestablement les liens très forts que j’ai retissés avec mes deux enfants après le décès de leur mère, Claudia. Nous avons traversé cette très longue épreuve ensemble, avec le soutien indéfectible de mon épouse actuelle Anne-Cécile. Ensemble nous avons appris à reconstruire notre élan vital, même si je ne comprendrai jamais vraiment leur douleur – j’ai la chance d’avoir encore mes deux parents – un amour immense nous lie, on se parle tout le temps, on se voit tous les jours quand on le peut. Aujourd’hui ma fille, Emma, travaille à la matinale de France Culture, dans l’émission de Guillaume Erner. Elle sélectionne les invités et prépare les fiches. Elle rencontre des gens incroyables. C’est un gros job, je la trouve merveilleuse. Mon fils, Ethan, vit entre Shanghai et Paris. Il travaille pour des maisons de luxe, pour lesquelles il organise des événements, il a bossé sur le défilé Chanel à Shenzen. Il parle mandarin, anglais, brésilien et il a des amis dans le monde entier, je trouve cela formidable. J’admire leur force et leur talent. Aujourd’hui, tous les quatre, nous sommes enfin devenus une famille.
Les pompiers sont intervenus, ils ont détruit ma cuisine à la hache pour mettre une sonde dans le conduit
IN. : Votre plus grand échec ? (idem)
C.L. : Un soir j’ai voulu faire un risotto au chorizo pour mes invités. J’avais lu une recette brésilienne de « chouriço assado » et j’ai fait flamber le chorizo au whisky, sur une grille en terre cuite. Seulement, très vite, les plombs ont sauté dans la maison, puis j’ai entendu un bruit sourd. Quand j’ai regardé sous la hotte, j’ai vu des flammes de dix mètres. J’ai immédiatement compris que l’évacuation des gaz brûlés passait par la colonne de l’immeuble, la hotte ne protégeait rien. Je n’ai jamais eu aussi peur. J’ai appelé les pompiers, attrapé le chat comme une poule, j’ai commencé à évacuer tout l’immeuble en tapant comme un fou sur les portes des voisins. La fumée commençait à entrer dans tous les appartements. Les pompiers sont intervenus, ils ont détruit ma cuisine à la hache pour mettre une sonde dans le conduit. J’ai entendu un truc du genre « merde, plus de mille degrés, l’immeuble va s’effondrer ». Heureusement ils ont sauvé tout le monde et l’immeuble est toujours debout. J’ai annulé mon dîner, l’appartement était dévasté. J’étais mort de honte.
Je raconterais à Dieu une blague juive, qui résume cet humour désespéré et ce besoin spirituel d’autodérision pour échapper au réel
IN. : Si Dieu existait, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise après votre mort ?
C.L. : C’est moi qui lui parlerais. D’abord, j’aimerais avant tout qu’il s’excuse de tout le mal qu’il a fait au monde car j’en veux beaucoup aux religions. Ensuite, je lui raconterais une blague juive, qui résume à mon sens ce qu’est être juif : cet humour désespéré et ce besoin spirituel d’autodérision pour échapper au réel. La blague commence avec trois survivants de la Shoah qui arrivent au paradis. Il se racontent leurs histoires de déportation en riant à gorge déployée. Dieu passe par là et demande pourquoi ils rient. En chœur, les déportés lui répondent : « laisse tomber, tu ne peux pas comprendre, t’étais pas là ».
Impossible de briller en soirée, tout le monde a lu les mêmes livres mais personne n’a jamais vu les mêmes séries
IN. : Un secret à nous révéler
C.L. : J’ai un peu honte, je ne lis plus, sauf la presse tous les matins. Je rêverais de me cacher sous la table lors des discussions littéraires pendant les dîners. En fait, je suis tombé dans les séries, c’est vite devenu une addiction sans limite. J’ai enchaîné les classiques sur huit saisons, à raison de dix épisodes d’1h30 par saison. The Wire, les Sopranos, Mad Men, Breaking bad. Pendant des mois, je ne dormais plus la nuit. Aujourd’hui, c’est TheWhite Lotus – j’attends la troisième saison avec impatience (ndlr : le 17 février sur Max) – et, très récemment « Severance » réalisée par Ben Stiller. Dans toutes ces séries, l’intelligence, la précision des auteurs – Denis Lehane pour « The Wire » – , le jeu des acteurs, la réalisation, dépassent souvent la qualité du cinéma. Mais impossible de briller en soirée. Tout le monde a lu les mêmes livres mais personne n’a jamais vu les mêmes séries. On est vite seul…
Je rêverais d’être seul avec moi-même
IN. : Qui emmèneriez-vous sur une île déserte ?
C.L. : Personne. Je suis un hyperactif qui essaie de se soigner. Dès que j’ai une heure de libre, je panique. Je ne peux pas vivre si je n’ai pas au moins un ou deux projets. Si je m’arrête, je crois que je deviendrais clochard en un mois. Je cours des semi-marathons, je fais des compétitions de ski, j’ai repris mes études de droit, de finance et d’administrateur de sociétés à Sciences Po. Juste là, maintenant, je rêverais d’êtreseul avec moi-même. Mais je crains de ne pas avoir une vie intérieure suffisamment riche pour tenir et me supporter longtemps (rires).
* L’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu ».
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L’actualité
Romance (CA : 25 Millions Euros, 110 personnes) va fêter ses 10 ans cette année.
Principaux clients : Intermarché, Audi, La Française des Jeux, Ricard, La Banque Française Mutualiste, Atol, GMF, Santé publique France, NRJ Mobile (Groupe Bouygues Telecom), Deliveroo, Fortuneo, L’Oréal, L’Armée de l’Air et de l’Espace, Bellevoye whiskies.
Romance s’organise en quatre pôles qui travaillent ensemble sur un même lieu et un compte d’exploitation commun : un pôle publicité, un pôle retail, un pôle digital/data et, depuis septembre, un pôle consulting/design, dirigé par Mélanie Pénnec, l’ancienne directrice de création de DDB.
Afin de « servir nos clients en priorité, nous sommes probablement l’agence qui refuse le plus de compétions. Ce qui nous permet d’avoir un portefeuille de clients très fidèles et pour lesquels nous construisons des stratégies et des territoires à long terme », explique Christophe Lichtenstein.
Romance a également décidé de se retirer de tous les festivals créatifs internationaux qui, à ses yeux, « sont totalement démonétisés » et préfère se concentrer sur les « prix Effie », « les seuls qui récompensent l’efficacité business de la communication ». Elle figure parmi les agences les plus primées. En 7 ans, Intermarché est devenue la marque la plus récompensée aux « Effie awards », avec un Grand Prix Europe en 2019, grâce à la croissance générée, en partie, par l’activation de la plateforme de communication et les campagnes.
A reçu aux Effie France 2024 : un or pour Intermarché en « distribution » (campagne « La Vie ne Devrait Pas Coûter Aussi Cher ») ; un bronze pour Fortuneo en « pure players » et également un or en « service banque assurance » (campagne « La Banque Qui Va Vous Faire Aimer les Chiffres »)